GIBSON : entreprise de lutherie américaine, 1894.

Fondée par un luthier fixé en 1881 à Kalamazoo (Michigan), entre Chicago et Detroit, cette entreprise qui fabriqua des banjos, des mandolines, des guitares et des basses a diffusé l'un des modèles de guitare électrique les plus fameux du rock.

Orville Gibson, né en 1856 à Chateagay, n'est qu'un apprenti cordonnier lorsqu'il arrive à Kalamazoo en 1881. Il estime que les mandolines et guitares de son temps ont un son trop mince et a l'idée d'emprunter certaines techniques de fabrication du violon pour créer ses propres modèles. Lancés en 1894, ils connaissent un succès immédiat. L'idée de Gibson est que, pour obtenir un maximum de vibration (et ainsi de projection du son), le corps de l'instrument doit être sculpté, et non assemblé à partir d'éléments de bois ensuite collés les uns aux autres. On est alors à l'apogée de la mandolin craze (la folie de la mandoline) : des centaines d'ensembles de mandolinistes professionnels parcourent les Etats-Unis, et la demande pour un instrument solide et fiable est immense. Gibson, plus musicien qu'homme d'affaires, se laisse convaincre par un groupe de businessmen qui lui suggèrent d'augmenter sérieusement sa production (et donc de leur confier le soin de monter une vraie société). Celle-ci est créée le 11 octobre 1902, Gibson ne conservant qu'un rôle de consultant au sein de la firme qui lui emprunte son nom.

En 1917, année de la mort de son fondateur, l'entreprise déménage pour aller s'installer à une adresse demeurée fameuse : 225 Parsons Street, Kalamazoo. Un choix judicieux. L'usine est située au cur d'un quartier d'ébénistes hautement qualifiés, un avantage dont Gibson sut tirer le parti nécessaire. Un an plus tard, le luthier Lloyd Roar s'installe aux commendes pour entamer l'une des phases les plus révolutionnaires de l'histoire de Gibson, à commencer par le lancement de la L-5 , la première guitare dont la caisse est percée du « f » propre aux instruments à archet ; sous les doigts du pionnier Eddie Lang, cet instrument sera la première guitare à acquérir droit de cité dans l'orchestre aux dépens du banjo ténor, un instrument que Gibson faisait entrer dans un nouvel âge en l'équipant d'un résonateur, ouvrant la porte au bluegrass moderne des trois décennies suivantes. Roar est un visionnaire : en 1924, il construit le prototype de ce qui aurait pu devenir la première basse électrique ; et, lorsque ses employeurs lui rient aux nez, il préfère démissionner. Il faudra attendre trente ans pour que Leo Fender reprenne l'idée et crée l'un de se chefs d'oeuvres : la Precision Bass.

Malgré son aveuglement, l'entreprise Gibson continuera de prospérer, survivant à la Dépression en fabriquant des jouets musicaux et des violons bon marché. Elle lance la super-40, une L-5 refaçonnée dont la projection sonore est telle qu'elle parvient à dominer les sections de cuivres des big bands de l'époque : de l'avis de tous, le sommet de la production acoustique de Gibson. Mais ce n'est qu'une broutille si on la compare à la création de la première guitare électrique moderne, la ES-150 , en 1937. Là encore, Gibson sera chanceux : un jeune musicien noir, Charlie Christian, conquiert les foules en l'utilisant au sein de l'orchestre de Benny Goodman. Gibson doit fermer ses grilles pendant la Seconde Guerre mondiale, ne pouvant se procurer les matériaux nécessaires, et la production ne reprendra, de plus belle, qu'en 1946.

La domination qu'exerçaient ses guitares semi acoustiques sur le marché mondial faillit coûter très cher à Gibson lorsque la firme éconduisit un bricoleur génial nommé Les Paul la même année. Seul dans son garage, Les Paul, qui avait déjà pratiquement inventé l'enregistrement multipistes, s'était amusé à couper en deux l'une de ses guitares trois-quarts de caisse Epiphone et à coller le dessus de chacune des moities sur une forme en bois massif équipée de micros. Les Paul avait surnommé ce monstre The Log. Nullement échaudé, il revint à la charge en 1950 et finit par obtenir gain de cause ; après deux années de mise au point, la Les Paul , bien qu'arrivée six ans après la Broadcaster de Leo Fender, annonça l'avènement de la guitare électrique moderne. Tout le monde connaît la forme de cet instrument, véritable icône du rock'n' roll. La magie de sa sonorité tient autant du bois qui la compose qu'à son électronique : érable pour l'attaque, acajou pour la chaleur du son. La Les Paul était munie de quatre boutons de réglage, pour le volume et pour le ton, ainsi que d'un commutateur à trois positions qui activait deux micros à bobine unique. Lesquels furent remplacés par les célèbres humbuckers en 1957. La les Paul est d'ailleurs non pas un instrument unique, mais toute une famille, parfois surnommée la Black Beauty. La fi des années 50 et 60 s'avérera une période d'autant plus faste pour Gibson que, outre la Les Paul , sont porte-étendard,la firme de Kalamazoo lance une pléthore de modèles qui, presque tous, deviennent aussitôt des classiques : l'ES-335 ; la SG avec ses cornes distinctives ; la Flying-V popularisée par Jimi Hendrix ; l'explorer, engin futuriste aux angles particulièrement aigus ; et la Firebird , guitare à l'envers dont les chevilles de réglage sont du mauvais côté de la tête. Si les guitares électrique composent désormais l'essentiel de sa production, la firme n'en continuera pas moins de produire banjos, mandoline, guitares acoustiques et basses ; si la Thunderbird demeure relativement peu connue, l'EB-1, elle, est un classique : la basse-violon originale, dont la copie de Hofner fut rendue célèbre par Paul McCartney.

La croissance de l'entreprise avait été constante depuis la fin de la guerre ; mais la récession de 1980-1981 et l'arrivée en masse de guitares japonaises et coréennes bon marché obligea Gibson à réviser sa politique de fond en comble. L'innovation constante dont la société avait nourri sa réussite fit place à une gestion calculée des gloires passées, toujours aussi recherchées du public. Les comptables avaient pris la place des poètes et des bricoleurs : depuis, Gibson fait bouillir la marmite avec son fonds. Mais quels lauriers ! A quelques rares exceptions près, pas un guitariste de rock qui n'ait u jour ou l'autre cajolé sa Gibson, de Jeff Beck à Carlos Santana, de Robert Fripp à John Lee Hooker, de Mick Jones à Liam Gallagher.