The Drifters DRIFTERS, The : groupe vocal de doo-wop, rhythm'n' blues et soul américain, 1953-1966.

- Clyde McPhatter, né le 15.11.1933 à Durham (Caroline du Nord). Mort le 13.06.1972 à Teaneck (New Jersey).
- Ben E. King (Benjamin Nelson), né le 28.09.1938 à Henderson (Caroline du Nord).
- Rudy Lewis, né le 27.05.1935 à Chicago (Illinois). Mort le 20.05.1964 à New York City (New York).
- Johnny Moore, né en 1934 à Selma (Alabama). Tous sont chanteurs solistes.

A la différence des Platters ou des Flamingos, cette formation noire new yorkaise fut plus qu'un groupe : une alliance entre quelques-unes des plus belles voix soul de leur temps et les meilleurs compositeurs de la vile. Soutenus par Atlantic, ces « Vagabonds » (Drifters) furent aussi, en dépit d'une composition instable, le pont qui permit de passer du gospel au doo-wop pendant les années 50, puis du doo-wop à la soul de la décennie suivante. Willy DeVille a repris leur célèbre « Save The Last Dance For Me »

Plus d'une centaine de chanteurs passèrent par les Drifters, mais ceux-ci figurent avant tout les quatre solistes McPhatter, King, Lewis et Moore. En 1953, Clyde McPhatter, ancien chanteur des Dominoes, est à la croisée des chemins ; bel homme, doté d'une voix de ténor exceptionnelle, il a le profil idéal pour tirer un gospel encore empreint d'emphase et de religiosité (il a chanté dans le chœur de l'église du Mont Lebanon à Harlem) vers le rhythm'n' blues. Avec d'autres compagnons de chorale, il forme les premiers Drifters, aussitôt engagés par Ahmet Ertegun d'Atlantic. Le succès est immédiat : « Money Money », premier simple, atteint le n°1 des classements rhythm'n' blues. Suivent « Such A Night », « Honey Love », autant de chansons qui, si elles ne percent pas le « mur invisible » du marché blanc, font des Drifters le plus grand groupe de rhythm'n' blues du début des années 50. L'un des plus novateurs aussi : à preuve cet arrangement iconoclaste (inspiré des Ravens) du « White Christmas » d'Irving Berlin (popularisé par Bing Crosby), qu'Elvis Presley copiera note pour note quelques années plus tard. Appelé sous les drapeaux en 1954, McPhatter (qui poursuivra une carrière solo injustement méconnue jusqu'à sa mort en 1972) cède la place, tout d'abord à David Baughan, puis à Johnny Moore, ancien soliste des Hornets. Les Drifters entament alors une phase de transition, ponctuée de succès de moindre importance (« Whatcha Gonna Do », 1955, la version originale du « Ruby Baby » de Leiber & Stoller repris pâr Dion, face B de « You Promise To Be Mine », 1956).

En 1958, le manager George Tradwell, lassé de l'insuccès de son groupe, limoge les premiers Drifters et lance sous le même nom une formation inédite dont le soliste est Ben E. King, épaulé par les Five Crowns de Harlem (au sein desquels figure déjà Rudy Lewis, qui lui succédera en 1961). Jerry Leiber et Mike Stoller, associés aux Drifters depuis le succès de « Ruby Baby », prennent la direction des opérations en studio pour le compte d'Atlantic ; leur première production majeure est un chef d'œuvre qui va révolutionner le langage du doo-wop et poser les premiers jalons de la soul classique. « There Goes My Baby » (1959) ne ressemble à rien de connu. Pour la première fois, un groupe vocal noir est accompagné par un orchestre de cordes du même gabarit que celui dévolu aux crooners blancs. N°2 des classements tous publics en été 1959, ce titre apporte aux Drifters un deuxième disque d'or. Même si le succès est grand, les rapports sont tendus entre le groupe et son manager, qui s'arroge l'essentiel des royalties. Furieux, Ben E. King menace de démissionner. Treadwell le prend au mot et fait de Rudy Lewis le nouveau soliste du groupe. La voix de King continue de retentir dans les transistors de toute l'Amérique avec des classiques comme « This Magic Moment » (1960) ou « I Count The Tears » (1961), deux chansons de Doc Pomus et Mort Shuman, appelés à la rescousse par des Leiber et Stoller débordés, qui cosigneront néanmoins l'un des plus belles ballades de l'ère doo-wop, « Save The Last Dance For Me » (1960). Lewis chante « Some Kind Of Wonderful » de Goffin & King (1961), « Please Stay » de Burt Bacharach (1961), « Sweets For My Sweet » (1961) de Pomus et Shuman, rendu fameux par les Searchers. Les Drifters créeront deux des plus grandes chansons de l'ère du Brill Building, en 1962 et 1963 : « Up On The Roof » (1963) avec l'arrangement magique de Carole King (le motif de piano) et des paroles à la métaphore belle et simple : « On this roof's the only place I know/Where you just have to wish to make it so » On retrouve la même poésie naïve et élégante à la fois, servie par la voix du tragique Rudy Lewis, dans « On Broadway » (1963), une chanson aussi new yorkaise que le glissando de clarinette qui ouvre « Rhapsody In Blue ».

Pour l'occasion, Leiber, Stoller, Barry Mann et Cynthia Weil se sont adjoint Phil Spector (la partie de guitare) pour singer un hymne envoûtant à la ville et à ses néons, d'où le misérabilisme est absent, même si c'est l'absence de lendemain qui donne un écho poignant à ce chef d'œuvre. Musicalement, il s'agit d'un tour de force : le long crescendo soutenu de couplet en couplet par les modulations répétées de demi-ton en demi-ton ; l'assimilation de la salsa porto-ricaine par le biais d'un riff de basse qui sera copié jusqu'à la nausée ; des cuivres jazzy qui évoquent les partitions de films noirs ; une production brutale (la patte de Leiber et Stoller), ce chef d'œuvre se range aux côtés de « Good Vibrations » parmi les réussites les plus audacieuses de la musique populaire américaine. Accaparé par le lancement de son label Red Bird, le duo, après l'interlude de « I'll Take You Home » de Mann et Weil, doit passer le flambeau à Bert Berns, l'auteur de « Twist And Shout » et de « Hang On Sloopy » des McGoys. Nous sommes en 1964, et Rudy Lewis, alors âgé de 27 ans, n'a plus que quelques mois à vivre. Toxicomane, il frappé par une crise cardiaque le matin de l'enregistrement de « Under The Boardwalk » (1964). Les Drifters ne se remettront jamais de ce coup du sort. Après deux années de moindre succès, Berns s'en va diriger ses propres labels, Bang et Shout, sans parler de son intérêt pour un groupe irlandais Them de Van Morrison, pour lequel il vient d'écrire « Here Comes The Night ». Privés de patron et d'un soliste qui ait le charisme de ses prédécesseurs, les Drifters continuent vaille que vaille avec Bob Gallo et Tom Dowd pour mentors. Johnny Moore s'accroche, profitant même de la vogue Northern Soul au Royaume-Uni pour y décrocher une série de tubes entre 1973 et 1975, mais ces Drifters-là appartiennent déjà au circuit « nostalgie ». Ils ont été intronisés au Rock'n' Roll Hall of Fame en janvier 1988. De nombreuses versions du groupe continuent à ce jour de tourner, et Ben E. King a régulièrement rejoint l'une d'elles dans les années 80.