Muddy Waters WATERS, Muddy (McKinley Morganfield) : chanteur guitariste et harmoniciste de blues américain, 1929-1983. Né le 04.04.1915 à Rolling Fork (Mississippi). Mort le 30.04.1983 à Chicago (Illinois).

Ce bluesman est celui dont la chanson « Rollin' Stone » a donné son nom au plus fameux groupe de rock du monde. Venu, comme des milliers de Noirs exploités du légendaire delta du Mississippi, chercher une vie meilleure au Nord dans les années 40, il apporta avec lui à Chicago la tradition du folk-blues, qu'il contribua à métamorphoser en une musique très proche du rock moderne électrique. Maître de la guitare slide, compositeur influent, grande vedette du blues à Chicago grâce aux disques de Chess, il a joué un rôle central dans l'évolution du blues et du rhythm'n' blues de cette ville-clé. Son style et son élégance ont une influence fondamentale sur les groupes anglais des années 60 comme les Rolling Stone. Il lui faudra attendre que le célèbre guitariste texan de blues Johnny Winter le prenne sous son aile en 1977 et devienne accompagnateur pour qu'il obtienne un succès mérité avec une ultime série d'excellents disques.

Dans les campagnes du Mississippi, la pauvreté est monnaie courante, et la musique n'est qu'un moyen d'y faire face. La mère du petit McKinley meurt quand il n'a que 3 ans et son père Ollie Morganfield, un guitariste amateur qui participe aux soirées dansantes locales (il ne lui enseignera pourtant jamais la guitare), le confie à sa grand-mère qui l'élève dans une cabane située dans un champ de la plantation Stovall, à Clarksdale. Dès son plus jeune âge, il est contraint de travailler dans les champs. La région abrite quantité de chanteurs de blues, et il entend cette musique pendant le travail des champs et au cours de soirées de détente. Enfant turbulent, il revient couvert de boue et sa grand-mère le surnomme « Muddy » (boueux). Les autres enfants ajoutent bientôt « Waters » en référence aux « eaux boueuses » du grand fleuve Mississippi. A 13 ans, il gagne déjà 50 cents par soir (plus un dîner) en jouant de l'harmonica. Il ne se met à la guitare qu'à l'âge de 17 ans et étudie les disques de Blind Blake, Blind Lemon Jefferson et surtout Charley Patton, qu'il adore. Scott Bohanna lui apprend à jouer. Equipé d'un bottleneck, il développe le style traditionnel de la région, la slide pratiquée par Robert Johnson et Eddie « Son » House, ses deux influences majeures.

Quand le musicologue Alan Lomax fouille l'Etat du Mississippi en 1942 à la recherche du légendaire Robert Johnson (déjà décédé), on lui indique la cabane de McKinley, qui se présente sous le nom de Muddy Waters. Avec son associé John Work, Lomax grave pour les archives de la chanson folklorique américaine à la bibliothèque du Congrès « I Be's Troubled » et « Country Blues ». D'autres morceaux, enregistrés lors de deux autres séances, sont réunis dans un album (Down At Stovall's Plantation, 1966). Muddy cherche à fuir le travail de la ferme et rejoint le spectacle qui se tient sous la tente de Silas Green où il accompagne des chanteurs de blues. Il y découvre que l'on peut vivre de la musique. En 1943, quand le gérant de la plantation lui refuse une augmentation de 22,5 à 25 cents de l'heure, il part, comme beaucoup de bluesmen, pour Chicago, où il travaille comme livreur, ouvrier dans une fabrique de papier et exerce de percer le soir comme musicien. Il joue notamment avec Eddie Boyd et Sunnyland Slim.

A Chicago, la contrebasse et surtout la batterie ont fait leur apparition dans les groupes de blues et, pour se faire entendre, Muddy Waters doit adapter à la guitare électrique (Fender Telecaster) son vieux style slide à la guitare sèche, une tendance qui s'intensifie dans le blues urbain et le rock'n' roll naissant. A Chicago, Muddy Waters fréquente divers artistes comme John Lee « Sonny Boy » Williamson et un de ses maîtres, Big Bill Broonzy. Son style personnel, sa sensibilité et son chant émouvant l'amènent à enregistrer trois morceaux pour Columbia en 1946. Avec Jimmy Rogers à la guitare solo, Muddy dirige déjà un groupe au complet dans le nouveau style électrique dominant, rude et brut, qui bouscule les traditions et plaît aux nombreux émigrants venus du Sud. Son premier disque « Gypsy Woman, Anna Mae » est réalisé avec ses musiciens, mais se vend mal. Loin des préoccupations d'un archiviste folk, Leonard Chess, qui dirige la séance, cherche le succès et, en avril 1948, il essaie d'enregistrer Muddy accompagné seulement de sa guitare électrique et de la contrebasse de Bill Crawford. Le 45 tours « I Can't Be Satisfied I Feel Like Going Home » est, ainsi, aussitôt un gros succès. Après un nouvel essai infructueux avec Columbia à la fin des années 40, Muddy retourne chez Aristocrat, changé entre-temps en disques Chess, et devient mai avec le producteur Leonard Chess. Il accompagne différents chanteurs pour quelques disques, mais tandis qu'il joue sur scène avec un groupe amplifié au complet, Leonard Chess préfère s'en tenir en studio au style sobre qui a fait son premier succès. Aussitôt les classiques se succèdent : « Rollin' And Tumblin' », « Walkin' Blues » et « Rollin' Stone » (1950). Chess attend 1951 avant de l'enregistrer enfin avec son groupe, qui comprend l'excellent guitariste Jimmy Rogers et l'harmoniciste le plus virtuose de l'histoire du blues, Little Walter, qui utilise un ampli produisant de la distorsion (Chess se refusera à enregistrer son amplification intégrale avant 1951). Suivent « Louisiana Blues », « Long Distance Call », « Honey Bee » (1951) et le « Baby Please Don't Go » (1953) de Big Joe Williams. Le grand pianiste Otis Spann et surtout le contrebassiste-arrangeur Willie Dixon participent de plus en plus fréquemment aux enregistrements. Dixon écrit des classiques que Muddy interprétera, comme « Hoochie Coochie Man », « I Just Want To Make Love To You » et « I'm Ready » (1954).

Le trio Chess-Dixon-Waters forme une équipe créative à l'attitude bien différente de celles qui ont jusque-là enregistré le blues. En cherchant l'innovation et le succès, ils font vite de Muddy Waters une vedette « pop » du blues, toujours bien habillée et souriante, affichant son refus de l'image misérable du Sud. Un de ses titres fameux, « Mannish Boy », est adapté du succès « I'm A Man » de son ami Bo Diddley (1955), suivi de « Got My Mojo Working » (1956). Divers grands musiciens enregistrent et jouent sur scène avec lui. Muddy Waters est devenu le principal artiste des disques Chess, et de très nombreux bluesmen se pressent chez cette compagnie à la suite de son succès. Il est devenu le maître du blues de Chicago, et accomplit une tournée britannique en 1958 grâce au tromboniste de jazz anglais Chris Barber. Le public britannique qui a du blues une image de fermiers munis de guitares sèches découvre un gentleman en costume avec un groupe électrique. Très critiqué par ceux qui estiment sa guitare électrique vulgaire et qu'il trahit le « vrai » blues folk, il attire néanmoins à Londres l'attention de musiciens débutants comme les futurs Rolling Stones. Son impact est immense : Cyril Davies et Alexis Korner abandonnent vite le skiffle hérité du « Rock Island Line » de Sonny Terry & Brownie McGhee et fondent le Blues Incorporated qui devient vite le catalyseur des Rolling Stones, de la Graham Bond Organization, de Long John Baldry et fondamentalement de tout le rhythm'n' blues britannique. Bien que le blues de Muddy Waters reste électrique et urbain, son authenticité lui ouvre paradoxalement les portes du public blanc. Il sacrifie à la mode folk en enregistrant Muddy Waters At Newport (1960) et Muddy Waters Sing Big Bill Broonzy (1960), où il se résout à jouer de la guitare sèche pour imiter le populaire Broonzy, mais avec une basse et une batterie. En 1962, sa composition « Rollin' Stone » donne son nom au célèbre groupe. L'obsession des Rolling Stones pour les disques Chess les mène à reprendre des succès de Muddy Waters : « I Just Want To Make Love To You » (1964) est un de leurs premiers 45 tours et « I Can't Be Satisfied » figure dans leur deuxième album, enregistré au petit studio Chess de Chicago.

S'appuyant toujours sur le succès du blues folk des campagnes dans les années 60, Muddy Waters est incité à enregistrer l'excellent Folk Singer (1964) à la guitare sèche, toujours avec son groupe incluant Willie Dixon. Il continue à graver des classiques jusqu'en 1965 : « Double Trouble », « You Shook Me », « The Same Thing » et des dizaines d'autres avec Buddy Guy ou Big Walter « Shakey » Horton. Mais, tandis que nombre de musiciens de blues, britanniques notamment, trouvent le succès, Muddy Waters lutte contre l'indifférence. Il essaie de plaire au public blanc en enregistrant After The Rain (1968) et un décevant Electric Mud (1968) mais sans succès. Au fil des années, Chess réunit ses vieux 78 et 45 tours dans des albums comme The Real Folk Blues (1965), More Real Folk Blues (1967), Vintage Mud (1970) et McKinley Morganfield a.k.a Muddy Waters (1972). D'autres musiciens se réclament de lui, comme Paul Butterfield et Mike Bloomfield avec qui il grave Fathers And Sons (1969) mais aussi Canned Heat (« Rollin' And Tumblin' », 1966), Jimi Hendrix, Johnny Winter, Led Zeppelin. Après They Call Me Muddy Waters (1970) et The London Sessions (1971) avec Mitch Mitchell, Steve Winwood et Rory Gallagher et bien qu'il se produise sur scène en Europe et aux Etats-Unis, sa carrière décline au fil des années 70. Son « Mannish Boy » figure dans le Love You Live des Rolling Stones en 1977. Pourtant, à la fin de sa vie, Muddy Waters connaîtra un dernier sommet artistique.

Son apparition dans le film The Last Waltz, en 1975, aux côtés de The Band, où il interprète un « Mannish Boy » à couper le souffle, rappelle son importance à un vaste public. Le virtuose Johnny Winter convainc son imprésario Steve Paul des disques Blue Sky d'investir sur son héros de toujours et réalise avec lui le splendide album Hard Again (1977) qui relance la carrière du bluesman. Une nouvelle version de « Mannish Boy », reprise dans les années 80 dans une publicité télévisée pour une marque de pantalons, rendra enfin Muddy Waters célèbre. Johnny Winter enregistre son propre album, Nothing But The Blues (1977) avec Muddy Waters et son groupe, et abandonne sa carrière de vedette du rock des stades pour se consacrer au blues et au groupe de celui-ci aux côtés de l'harmoniciste James Cotton, du pianiste « Pine Top » Perkins, des guitaristes Bob Margolin et Luther « Guitar Junior » Johnson, du batteur Willie « Big Eyes » et du bassiste Charles Calmese. I'm Ready (1978) et Muddy « Mississippi » Waters Live (1979) suivent avec un succès égal et rendent plus encore sa dignité au maître. Les plus célèbres guitaristes comme Eric Clapton sont invités sur scène avec lui. A la suite d'un ultime King Bee (1981) avec Johnny Winter, McKinley Morganfield est emporté par une crise cardiaque après avoir réaffirmé son rôle, celui de l'un des musiciens les plus influents du siècle. L'adjectif « indispensable » convient au coffret de trois CD intitulé The Chess Box (1990).