Harry Nilsson NILSSON, Harry : chanteur, guitariste, pianiste et compositeur de pop, folk, jazz et rock américain, 1964-1994. Né le 15.06.1941 à Brooklyn (New York). Mort le 15.01.1994 à Agoura Hills (Californie).

Fin mélodiste pop, rocker chaotique, crooner, ce californien aux racines new yorkaises savait tout faire avec le même talent insolent. Cette polyvalence, ajoutée à son incurable dilettantisme, ne facilita pas sa carrière. Pourtant ce compositeur hors pair doublé d'un chanteur à la voix en or fut admiré par les plus grands, de John Lennon à Randy Newman, de Brian Wilson des Beach Boys à Ron Sexsmith aujourd'hui.

D'ascendance scandinave, Nilsson a connu une enfance instable, baladé de New York en Californie, entre une mère alcoolique et un père absent. Laissant tomber ses études à quinze ans, il trouve, après une série de petits métiers, un travail de programmateur en informatique dans une banque de la San Fernando Valley au milieu des années 60 où il ne tarde pas à avoir de grosses responsabilités. Pendant ce temps, passionné de musique, il apprend la guitare et le piano, commence à composer, et cherche à placer ses maquettes chez les éditeurs locaux. C'est chez l'un d'eux qu'il tombe sur le compositeur de chansons Scott Turner. Impressionné par le talent du jeune homme, celui-ci préfère néanmoins lui suggérer d'interpréter ses chansons à lui, estimant que « les chansons de Harry à l'époque étaient trop en avance sur leur temps, et qu'il valait mieux présenter un répertoire plus élémentaire ». La collaboration de Harry Nilsson se limitera donc à un rôle d'interprète, et ensemble ils enregistreront une vingtaine de titres d'inspiration regroupés dan le CD Nilsson 62, The Debut Sessions. Les compositions de Turner n'y brillent pas par leur originalité, mais elles donnent une première occasion d'entendre la voix de Nilsson, qui se balade sur trois octaves avec une aisance et une expressivité déjà remarquables.

Parallèlement à ces débuts modestes, Nilsson continue à composer. Son premier 45 tours, « Baa Baa Black Sheep Parts 1 & 2 » voit le jour en 1964, grâce à l'aide financière d'un ami de Turner, John Marascalco, auteur de nombreux tues pour Little Richard. Vers cette époque, il est également recruté par les disques Tower, qui publient quatre autres 45 tours, puis il se trouve brièvement dans l'orbite de Phil Spector, avec qui il cosigne « This Could Be The Night », enregistré en 1965 par le Modern Folk Quartet. Spector fera encore enregistrer deux de ses compositions aux Ronettes, « Paradise » et « Here I Sit », qui contribueront à attirer l'attention des maisons de disques. La reprise par les Yardbirds en 1967 de son « Ten Little Indians » et celle de « Cuddly Toy » par les Monkees coïncideront avec sa signature la même année chez RCA. Pandemonium Shadow Show (1967) ne fera pas que confirmer son superbe talent de chanteur ; il montrera aussi un auteur-compositeur à la forte personnalité, déjà affranchi de toutes les tutelles généralement d'usage sur un premier album. L'étonnant « Ten Little Indians » en est la preuve éclatante, mais aussi des petites pièces d'orfèvrerie pop comme « Without Her » et « Sleep Late My Lady Friend », dont les arrangements de cordes rivalisent de délicatesse avec la voix. Quant à sa reprise jazz-bossa-nova de « There Will Never Be », elle l'inscrit dans la tradition de la meilleure variété américaine, celle de Peggy Lee ou Frank Sinatra. La seule (mais tenace) référence musicale qui vient à l'esprit est fournie par une reprise des Beatles, « She's Leaving Home » et par un habile montage d'une douzaine de leurs chansons, « You Can't Do That ». En entendant l'album, John Lennon appellera d'ailleurs Nilsson pour lui faire part de son admiration, marquant ainsi lé début d'une amitié qui durera jusqu'à la mort du Beatle, et aboutira en 1974 à un album commun, le très éthylique Pussy Cats .

Mais pour l'heure, tandis que ses chansons font l'objet de reprises de plus en plus nombreuses : Turtles, Three Dog Night, Blood, Sweat & Tears, Nilsson continue à s'affirmer comme un exceptionnel compositeur de chansons, avec deux merveilleux disques, Aerial Ballet (1968) et Harry (1969), mêlant miniatures pop, fraîcheur mélodique, music-hall, influences brésiliennes et arrangements raffinés. Les chefs d'œuvre s'y bousculent : « One », « I Said Goodbye To Me », « Good Old Desk », « Mournin' Glory Story », décidément proches, par l'esprit et la qualité, des meilleures réalisations des Beatles, lesquels ne se priveront pas de faire savoir qu'il est désormais leur chanteur préféré. Y figurent également quelques reprises du meilleur goût, empruntées à Jerry Jeff Walker, Randy Newman, les Beatles et Fred Neil. C'est d'ailleurs sa version de l' «  Everybody's Talkin' » du même Neil qui sera préférée au « Lay, Lady, Lay » de Bob Dylan pour illustrer le film Macadam Cow Boy en 1969, lui offrant ainsi son premier grand succès. Après un excellent album de reprises de et avec son ami Randy Newman, la musique du film d'Otto Preminger Skidoo (1969), et celle du dessin animé The Point (1971), le malentendu venu de sa reprise d'«  Everybody's Talkin' » (Nilsson perçu comme un interprète plutôt qu'un compositeur), se perpétuera en 1972 avec sa reprise du « Without You » de Badfinger, qu'il transformera en une puissante ballade sentimentale et qui se classera au n°1 des deux côtés de l'Atlantique, ce qui lui vaudra un Grammy. On trouve pourtant dans Nilsson Schmilsson (1971), l'album dont est extrait le titre précité, quelques-unes de ses compositions les plus fameuses, dans un style rock'n' roll plutôt déboutonné et très éloigné du raffinement formel des débuts. En particulier « Gotta Get Up », le furieux « Jump Into The Fire » et l'invraisemblable « Coconut », dont l'humour absurde et nonchalant reflète l'évolution singulière d'un chanteur qui se prend de moins en moins au sérieux à mesure que vient le succès.

Nilsson publiera un autre disque dans la même veine, Son Of Schmilsson (1972), avant d'entamer avec A Little Touch Of Schmilsson In The Night (1973) une nouvelle métamorphose, dans le rôle cette fois du parfait crooner : répertoire uniquement constitué de standards popularisés par Sinatra, Judy Garland, et autres Nat King Cole, orchestrations sophistiquées et romantiques, dues à l'arrangeur de Sinatra Gordon Jenkins. Un exercice dans lequel le chanteur se révèle très convaincant et qu'il réitérera en 1988 avec A Touch More Schmilsson In The Night. En 1973, il apparaît dans le Ringo de Ringo Starr, et cosigne l'année suivante avec ce dernier la musique du film Son Of Dracula (1974). Mais sa plus fameuse collaboration reste celle avec John Lennon dans Pussy Cats (1974), un album plus connu pour sa démesure anarchique et par la quantité d'alcool absorbée pendant sa réalisation, que pour ce qu'on y entend, essentiellement des reprises de classique du rock comme « Rock Around The Clock », « Subterranean Homesick Blues » ou « Save The Last Dance For Me », malgré deux ballades de sa plume aux orchestrations somptueuses et à la gravité inhabituelle, « Don't Forget Me » (que reprendra Marianne Faithfull) et le sublime « Black Sails ».

Nilsson sortira de ces séances avec les cordes vocales définitivement endommagées, ce qui ne l'empêchera pas d'enregistre en 1975 l'excellent Duit On Moon Dei , avec Van Dyke Parks dans le rôle de coordinateur musical, puis deux albums plus inégaux, en 1976, The Sandman et That's The Way It Is, à mi-chemin entre le crooner et le rocker, mais toujours sous-tendus par cette dérision autodestructrice et ce chaos latent que les occasionnelles nappes de cordes n'arrivent jamais tout à fait à cacher. Peut-être en raison d'une stabilité retrouvée grâce à son récent mariage, Knnillsson en 1977 sera en revanche plus équilibré, plus cohérent. Un peu trop peut-être, jusqu'à être lisse et uniforme dans ses arrangements orchestraux, sans aller toutefois jusqu'à le qualifier de new age. En tout cas, il sera le premier à ne contenir que des chansons originales, l'occasion de vérifier avec « Laughin' Man » ou « Who Done It » que Nilsson le parolier n'a rien perdu de son humour ni de sa vision tordue. « Perfect Day » sera utilisé par Bob Fosse pour son film All That Jazz, mais l'album, dont c'était le préféré du chanteur, n'aura pas le succès escompté, et Nilsson résiliera son contrat avec RCA. En 1980, il enregistrera encore Flash Harry, qui ne sortira même pas aux Etats-Unis, puis se retirera de la scène musicale, pour se consacrer notamment à quelques causes chère à son cœur, comme la lutte contre le droit de port d'armes (à la suite de l'assassinat de Lennon) ou contre le sida.

Diabétique et victime d'une grave attaque cardiaque en 1993, Harry Nilsson voulait profiter d'un répit qu'il devinait court pour sortir de sa retraite et s'attaquer à un nouvel album. Sa mort, survenue le 15 janvier 1994, ne lui en a pas laissé le temps. Parue peu après son décès, la très bonne double compilation Personal Best : The Harry Nilsson Anthology est venue rappeler en 1994 l'existence de ce dilettante aux dons exceptionnels, un de ces trublions inclassables sans qui le rock ne serait qu'une triste orthodoxie de plus. Un album d'hommage, For The Love Of Harry : Everybody Sings Nilsson a été publié en 1995, avec des contributions de Randy Newman et Brian Wilson des Beach Boys.