Ike & Tina Turner TURNER, Ike & Tina (1962-1976).

- Ike Turner (Izear Luster Turner), guitariste, pianiste, compositeur, chef d'orchestre et producteur. Né le 05.11.1931 à Clarksdale (Mississippi).
- Tina Turner
(Annie Mae Bullock), chanteuse. Née le 26.11.1939 à Brownsville (Tennessee).

Pendant vingt années d'une relation pour le moins tumultueuse, ce couple a présenté l'un des spectacles les plus provocants et les plus électrisants de l'histoire du rock, dont l'immense popularité ne se traduisit sur disque qu'à la fin des années 60.

Encore lycéen, Ike monte les Top Hatters, qui deviennent ensuite les Kings Of Rhythm. Devenu animateur de radio, il enregistre « Rocket 88 » dans le studio Sun de Memphis, un disque qui est attribué au saxophoniste-chanteur du groupe, Jackie Brenson et qui est pour beaucoup le véritable acte de naissance du rock'n' roll. Ce succès amène Ike à travailler régulièrement pour les maisons de disques Chess, Rpm et Modern. Tour à tour producteur, arrangeur et découvreur de talents, Ike Turner est aussi l'un des plus remarquables guitaristes de sa génération, dont l'influence se fera sentir plus tard dans le travail d'instrumentistes comme Steve Crooper. Qu'on écoute son instrumental « Jackrabbit », par exemple : enregistré au milieu des années 50, ce morceau d'anthologie (jamais réédité) préfigure avec 10 ans d'avance les riffs funky des guitaristes de James Brown. L'éclectisme de Turner le fait collaborer avec des artistes aussi importants que Howlin' Wolf, Otis Rush, Junior Parker et B.B. King. Bien souvent, les bandes dont il a supervisé l'enregistrement sont utilisées telles quelles par des maisons de disques qui omettent alors de lui accorder le moindre crédit (la raison principale pour laquelle le travail considérable qu'il accomplit dans les années 50 est trop souvent passé sous silence).

Ike Turner s'est déjà fixé comme objectif de monter un duo avec une chanteuse : il enregistre tout d'abord avec sa première épouse, Bonnie Turner. Lors d'un passage des Kings Of Rhythm dans un club d'East Saint Louis (Missouri) Annie Mae Bullock, qui le supplie depuis longtemps de monter sur scène à ses côtés, obtient finalement gain de cause (1956). Ike la prend comme chanteuse, la rebaptise Tina et l'épouse (1958). Le couple connaît ses premiers succès avec une version d' « A Fool In Love » puis « I Idolize You » et « It's Gonna Work Out Fine ». L'orchestre est rebaptisé « The Ike & Tina Revue » et trois choristes y sont ajoutées, les Ikettes. Sur le conseil (les ordres ?) d'Ike, Tina, dont les robes et les jupes couvrent à peine les fesses, perfectionne un tour de chant incroyablement suggestif, où son micro devient, sans la moindre ambiguïté, un symbole phallique qui en affolera plus d'un au cours de la décennie à venir. Mélange soigneusement poli en répétitions de provocation à connotations érotiques et de professionnalisme musical, le spectacle du couple exercera une influence déterminante sur le jeu de scène de beaucoup des plus grands noms du rock (et des Rolling Stones en particulier).

D'autres artistes se joignent à la revue : Jimmy Thomas, Vanetta Fields, Bobby John, Stacey Johnson, Robbie Montgomery et Vernon Guy. Après plusieurs autres disques de bonne facture pour Sue, « Poor Fool », « Tra La La La La » et « You Should'a Treated Me Right », Ike & Tina signent « I Can't Believe What You Say » chez Kent puis passent chez Warner qui, cherchant à profiter de la réputation que l'orchestre s'est taillée sur scène, publie un album enregistré en public : Live ! The Ike & Tina Turner Show (février 1965).A l'occasion d'un passage à l'émission télévisée « The Big TNT Show » Ike et Tina Turner rencontrent Phil Spector, directeur musical de programme et admiration de la chanteuse. Alors qu'Ike et Tina vivent de contrats expéditifs avec des petites compagnies comme Innis ou Pompeii, Spector offre 20 000 dollars pour les engager chez Philles (selon la légende, assez d'argent pour garantir qu'Ike, au tempérament intransigeant, accepte de laisser le contrôle des séances à Spector et à lui seul.)

Bien que le nom du duo apparaisse sur la pochette, c'est bien Tina seule qui interprète « River Deep, Mountain High » (juin 1966). L'échec commercial de ce simple en tout point magnifique aux Etats-Unis (en dépit de l'accueil qui lui est réservé en Grande-Bretagne) aura un impact majeur sur la décision de Spector de prendre une retraite provisoire de ses activités de producteur. Séparés de Spector. Ike & Tina Turner participent à une tournée britannique des Rolling Stones, fans du duo, en septembre 1966. L'album River Deep, Mountain High , qui ne sortira que 3 plus tard, est illustré par des photos prises par l'acteur Dennis Hopper, ami intime de Spector. Celle du verso illustré avec beaucoup d'humour la relation pour le moins problématique du couple : Ike chantant à l'orgue, Tina lavant le linge sur une planche à lessive à ses côtés.

Si « River Deep, Mountain High », « I'll Never Need Love Than This », « Hold On Baby », « Save The Last Dance For Me », « Everyday I Have To Cry », ainsi qu'une reprise d' « A Love Like Yours », sont bien réalisés par Spector, les six autres titres le sont de Ike, qui en a écrit musique et paroles. Et même si River Deep, Mountain High est un (relatif) échec commercial, l'album a au moins le mérite de révéler le duo à un public « pop » qui ignore presque tout du rhythm'n' blues.Ike et Tina reprennent alors leurs pérégrinations incessantes et nouent de nouvelles relations avec les labels Blue Thumb et Minit. Chez Blue Thumb : « I've Been Lovin' You Too Long », « The Hunter » et « Bold Soul Sister » ainsi que des albums Outa Season et The Hunter . Chez Minit : « I'm Gonna Do All I Can », « Come Together » et l'album en public In Person (1969). Ils se produisent au festival de Newport puis de nouveau en première partie des Rolling Stones, lors de leur tournée américaine de novembre 1969.

L'acquisition de Minit par Liberty permet au duo de passer à la vitesse supérieure avec leur version de la chanson de Sly And The Family Stone « I Want To Take You Higher » et, surtout, « Proud Mary », reprise d'un classique de Creedence Clearwater Revival. Ils se produisent au Midem, à l'Olympia (1971), dans les casinos de Las Vegas et au prestigieux Carnegie Hall de New York où est enregistré un nouvel album en public. Les cachets et royalties générés par ces succès permettent à Ike Turner d'ouvrir les portes de son studio Bolic Sound, à Inglewod, en Californie.La prise de contrôle de Liberty par United Artists n'empêche pas le duo de poursuivre sur sa lancée avec « Ooh Poo Pah Doo, « Up In Heah », « Nutbush City Limits » (évocation signée par Tina de Nutbush, la ville où elle passa son enfance), « Sexy Ida », « Baby Get It On »… Tina incarne et interprète « The Acid Queen » dans la version filmée par Ken Russell de l'opéra rock des Who, Tommy (1974), une performance dont le retentissement est assez important pour justifier la publication d'un premier album solo, Acid Queen , produit par Ike en 1975.

Mais le torchon brûle dans le couple. Souffre-douleur de son mari depuis des années (un mari qui n'a cessé de la tromper), Tina a enfin le courage de quitter Ike, qui l'avait battue jusqu'au sang dans une chambre du Hilton de Dallas (juillet 1976). La fin du duo est annoncée officiellement en octobre de la même année. Pour ne rien arranger, Ike Turner, cocaïnomane notoire, se fait arrêter onze fois pour toutes les raisons possibles et inimaginables : fraude fiscale, abus de narcotiques… Il est notamment accusé d'avoir modifié les circuits électroniques de son téléphone pour ne pas avoir à payer sa note, et se vantera plus tard d'avoir abusé les douaniers britanniques en cachant de la drogue dans les haut-parleurs de la sono du groupe. Son studio brûle (1982). En 1990, Turner, depuis longtemps dans le collimateur du FBI, est condamné à 4 ans de prison pour avoir conduit sa voiture sous l'influence de la cocaïne. En son absence forcée, Phil Spector reçoit le trophée en son nom lorsque Ike & Tina Turner sont élus au Rock'n' Roll Hall of Fame (janvier 1991). Libéré en septembre 1991, mais toujours dépeint comme le diable par la presse et une ancienne épouse qui tire le parti maximum de son image de martyr, Ike doit à sa fille Twanna Melby, qui le recueille chez elle, de ne pas tomber dans le caniveau.

Incroyablement, et alors que Tina est devenue une star mondiale, Ike Turner n'a pas dit son dernier mot : il remonte de toutes pièces la « Ike & Tina Revue », rebaptisant Tina, pour l'occasion, sa fiancée, Jeanette Bazzell, une blanche de 30 ans…un spectacle qui est élu « show de l'année » au Japon en 1997. Clamant haut et fort qu'il a réussi sa désintoxication, Ike prépare aujourd'hui une autobiographie-réponse au film sur la vie de Tina réalisé en 1992.