CHESS : maison de disques américaine spécialisée dans le blues, la soul et le rhythm'n' blues, 1950-1968.

C'est à l'enthousiasme et à la roublardise de deux immigrants polonais arrivés à Chicago en 1938 que l'on doit le plus beau catalogue de blues et de rhythm'n' blues de Chicago qui soit. Leonard et Phil Chess surent attirer les plus grands bluesmen de leur génération, tout d'abord dans le réseau de clubs qu'ils avaient monté dans les années 40, puis chez leur maison de disques, dont le logo, un cavalier de jeu d'échecs, devint uns estampille de qualité et, plus encore, un signe de reconnaissance entre initiés, à une époque où l'immense majorité du public blanc ne connaissait le blues qu'à travers l'épure et la respectabilité (relatives) du jazz.

En 1947, les frères Chess étaient dans une position idéale pour lancer une nouvelle maison de disques, qu'ils baptisèrent d'abord Aristocrat ; ils présentaient régulièrement des interprètes comme Billy Eckstine ou Ella Fitzgerald dans la plus prestigieuse de leurs boîtes de nuit, le Mocamba Club. Ils possédaient l'assisse financière nécessaire, et étaient idéalement placés pour repérer le potentiel commercial des artistes qui se produisaient dans leurs bars. Leonard et Phil Chess n'étaient pas des saints : leur but était de gagner le plus d'argent possible. Pour eux, le blues électrique de Chicago ouvrait les portes d'un marché encore anarchique et sous-exploité. Une anecdote légendaire (et apocryphe) conte comment Leonard Chess se débarrassa de Chuck Berry un jour que le grand rock'n' roller était venu se plaindre de ses royalties, ou, plutôt, de leur absence. Leonard Chess : « Chuck, va à la fenêtre ! » Chuck le fait. « Tu vois cette Cadillac ? – Oui, oui superbe ! – Voilà les clés, elle est à toi. » Chuck, ravi, s'en va « cruiser » dans sa limousine et l'enroule autour d'un réverbère. C'était une Cadillac de location. En dépit de ces « défauts » (la norme à l'époque, soi-disant en passant), les frères Chess bâtirent un catalogue qui a de quoi donner le vertige. Le premier de leurs disques (chez Aristocrat, qui devint Chess en 1950) révéla Muddy Waters (« I Can't Be Satisfied »). Suivirent Buddy Guy, Little Walter, Little Milton, J.B. Lenoir, Howlin' Wolf, Etta James et Sonny Boy Williamson II. Encore plus fort, ils firent de Chuck Berry et Bo Diddley les seuls rockers noirs qui puissant rivaliser commercialement avec les artistes blancs qui leur devaient tout. Ils surent également confier la production de nombre des chefs-d'œuvre du label au plus grand compositeur de blues de l'après-guerre, le contrebassiste Willie Dixon, qui alimenta leurs poulains de classiques comme « My Babe » (Little Warner), « Hoochie Coochie Man » (Muddy Waters) ou « Spoonful » (Howlin' Wolf) avec une régularité digne de Leiber & Stoller.

L'influence de ces enregistrements fut et demeure intense. Sans Chess, pas de blues-boom. Pas de Rolling Stones, pas deYardbirds, ni d'Animals, ou de John Mayall et d'Eric Clapton. Pas de sixties, en résumé. L'ironie, cependant, est que le label est à bout de souffle lorsque Brian Jones et consorts en découvrirent la prodigieuse richesse. Chuck Berry, locomotive commerciale pendant la seconde moitié des années 50, méditait sur une carrière ruinée par un long séjour en prison. Bo Diddley décrochait son dernier vrai tube en 1962. Plus important encore, le public s'était détourné du blues pour embrasser la soul plus sophistiquée de labels comme Atlantic et Tamla Motown. Chess avait manqué le coche, et devait se réinventer. Marshall Chess, fils de Leonard, s'y employa avec l'aide du producteur Cash McCall et, pendant un temps, sembla avoir réussi sa mission, grâce à des artistes comme Irma Thomas et Fontella Bass (« Rescue Me »). La mort brutale par crise cardiaque de son père mit un terme à leur entreprise. Phil Chess vendit aussitôt le label à un fabricant de bandes magnétiques, GRT, ce qui eut pour effet quasi immédiat le retrait de la vente des disques qui avaient fait la réputation de Chess. Jusqu'à 1985, année de rachat de GRT par le géant MCA, Chess devint un fantôme. Grâce à Dieu, ce n'est plus le cas, et d'innombrables rééditions ont permis à un nouveau public de revivre l'émotion qui poussa Keith Richards à désaccorder sa première guitare.

Un journaliste américain s'était adressé à Keith Richards lors de la première tournée des Rolling Stones aux Etats-Unis : « Et quelle est la musique qui vous a le plus influencés ? – Eh bien… Chuck Berry, Howlin' Wolf… Tout ce qui sortait chez Chess et qu'on pouvait acheter dans les magasins d'imports américains. »