TELEVISION  : l'histoire du rock à la télévision n'a longtemps concerné que les deux pays qui l'ont vu naître : les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Tous les connaisseurs ont entendu parler du « Ed Sullivan Show », où l'Amérique ébahie découvrit Elvis Presley, les Beatles et les Rolling Stones, de « Ready, Steady, Go ! », émission phare de la BBC dans les années 60 et de « Saturday Night Live », dont les célèbres animateurs devinrent les Blues Brothers. En France, les rapports difficiles du rock avec la télévision constituent un chapitre non négligeable de cette histoire. Après les émissions pionnières que furent « Bouton Rouge » et « Pop 2 », « Les Enfants du rock », « Rapido » et « Taratata » dans les années 80 ont su atteindre une envergure internationale. Les rapports du rock et de la télévision sont naturellement articulés autour d'une césure qui marque un « avant » et un « après : la naissance de la chaîne du clip MTV, en 1981.

Bien avant la révolution entraînée par la naissance de la chaîne musicale MTV, la télévision a joué un rôle décisif dans la propagation du rock, relayant le cinéma. En mars 1955, les spectateurs de Blackboard Jungle de Richard Brooks n'avaient fait qu'entendre le « Rock Around The Clock » de Bill Haley. The Girl Can't Help It de Frank Tashlin fait défiler les groupes sur la scène d'un cabaret : les Platters, Little Richard et bien d'autres, apparaissent comme autant de numéros de cirque. La télévision est alors un moyen de communication nouveau, aussi jeune que le rock'n' roll. Mais tandis que celui-ci unit une génération révoltée contre les valeurs de ses parents, la télévision est destinée à rassembler la famille. D'où un conflit inévitable, qui sera cristallisé par le phénomène Elvis Presley. Ed Sullivan, l'animateur vedette de la chaîne CBS, déclara sans ambages : « pas ma tasse de thé », et refuse de l'inviter à son show, malgré le succès fulgurant de « Heartbreak Hotel » en 1956. Le « King » a fait ses débuts dans le poussif « Stage Show » de Tommy et Jimmy Dorsey sur CBS le samedi 28 janvier 1956 au soir, interprétant « Shattle, Rattle And Rock » de Big Joe Turner. Il s'y produit durant six semaines consécutives, changeant de répertoire à chaque fois (« Tutti Frutti », « Baby, Let's Play House », « Flip, Flop, Fly », « Heartbreak Hotel, « Blue Suede Shoes »)

Le 3 avril 1956, le scandale national éclate. Elvis se produit sur NBC dans le prestigieux « Milton Berle Show » à bord de l'USS Hancock dans les chantiers navals de San Diego (Californie). Au milieu des marins en tenue et devant le Hart James Orchestra dont le batteur est Buddy Rich, Elvis et son trio composé de Scotty Moore, Bill Black et DJ Fontana jouent « Heartbreak Hotel, alors déjà n°1, puis, après un court échange de plaisanteries avec l'animateur, s'élancent dans un « Blue Suede Shoes » comme des possédés. La presse américaine lance aussitôt une campagne de destruction d'Elvis Presley, déclaré coupable d'obscénité et de blasphème, accusé de pervertir la jeunesse. Les réactions sont encore plus violentes après son deuxième passage, le 5 juin, avec « Hound Dog », qui dépasse tous les records d'audience mesurée. Dans le sillage de la diffusion, Berle reçoit pas moins de sept cent mille lettres d'insultes et de menaces. Le New York Times sonna la charge, comparant le chant et le jeu de jambes d'Elvis à celui d'un « cochon » ; le quotidien entraîne derrière lui le New York Herald Tribune et toute la presse conservatrice et religieuse.

Toujours sur NBC, Steve Allen promet de présenter dans son « Tonight Show », du 1 er juillet « un nouvel Elvis », expurgé. Les téléspectateurs ont ainsi le privilège d'assister à la fameuse séquence d'un Presley vêtu d'un smoking, incroyablement mal à l'aise, filmé au-dessus de la ceinture (d'où le surnom « Elvis The Pelvis ») : il chante « Hound Dog » devant un basset impassible, ce qui constitue un moment de télévision aussi cruel que désopilant. Des associations familiales et religieuses tentent de faire interdire ses spectacles pour « vulgarité et débauche de notre jeunesse ». Le Miami News commente ainsi le phénomène : « Elvis ne sait pas chanter, pas jouer, pas danser. Deux mille crétins se déplacent partout où il passe, seulement pour le voir gigoter comme n'importe quelle s….. de strip-teaseuse. » Le 9 septembre 1956, toutefois, c'est la révolution : Elvis se voit ouvrir les portes du « Ed Sullivan Show », l'émission la plus populaire du pays. Ledit Sullivan, victime d'un accident de voiture, est absent et, ce dimanche soir, l'émission est présentée par Charles Laughton, la vedette des Révoltés de Bounty et le réalisateur de La Nuit du Chasseur. Elvis Presley, assez crispé, y chante « Don't Be Cruel », « Love Me Tender », « Ready Teddy » et « Hound Dog ». Les études estiment que 43,7% des Américains (ce qui représente une part de marché de 82,6%) sont devant leur poste : c'est un record. Presley s'y produira encore à deux reprises, faisant taire bientôt les critiques et rassurant les parents, s'imposant comme une star, et non plus comme un rebelle.

Les apparitions de Presley, récompensées par ces excellent scores d'audience, ont ainsi permis au rock'n' roll d'être accepté par le grand public. Ce phénomène permet à l'animateur Dick Clark de faire passer sur le petit écran « American Bandstand », à l'origine une émission de radio. Sa diffusion nationale commence en août 1957 sur ABC. Ses favoris sont le fade Frankie Avalon et le consternant Fabian, grâce auxquels il rassure les familles ; mais son émission permet aussi à toute l'Amérique de découvrir chacun des pionniers du rock'n' roll. Chuck Berry en témoignera à sa façon dans « Sweet Little Sixteen » : « They'd be rockin' on Bandstand, Philadelphia, PA » (ils allaient rocker au Bandstand de Philadelphie, Pa c'est-à-dire l'abréviation de Pennsylvannie). Chaque fin d'après-midi, dans un décor de juke-box, Dick Clark accueille deux artistes qui reprennent en play-back leur dernier tube, et signent des autographes sur le plateau ; le public et les danseurs de l'émission jugent les dernières nouveautés en leur décernant des notes et classent les tubes du moment. Les danseurs d' « American Bandstand » deviennent ainsi les héros du nouveau feuilleton de la jeunesse américaine : le hit-parade du rock'n' roll. Ils lancent le fameux twist, mais aussi le pony, le loco-motion, autant de danses qui connaîtront les faveurs de la mode. Parallèlement, en Californie, l'adolescent Rick Nelson est révélé par sa participation au très populaire spectacle télévisé de ses parents, « The Adventures of Ozzie and Harriet ».

Au Royaume-Uni, le pionnier du rock'n' roll à la télévision se nomme Jack Good. Il présente en 1958 l'émission « Oh Boy ! » qui fait découvrir Cliff Richard, Marty Wilde et Billy Fury (dont il réalise aussi les disques). Il monte également les émissions « Boy Meets Girl », « Six-Five Special » et « Wham ! ». Comme ce fut le cas pour Presley aux Etats-Unis, les Beatles vont imposer le rock à la télévision britannique. Avant qu'ils n'enregistrent « Love Me Do », Granada TV Manchester les filme à la Cavern de Liverpool le 22 août 1962. Leur premier passage à la télévision nationale intervient dans l'émission d'ITV « Thank Your Lucky Stars » le 19 janvier 1963 à Birmingham, alors que « Please, Please Me » devient n°1. Ils y reviendront pour un « special Mersery Beat » le 23 juin de la même année, et les Rolling Stones à leur suite. La Beatlemania est véritablement déclenchée par leur apparition dans le « Val Parnell's Sunday Night At The London Palladium », équivalent britannique du « Ed Sullivan Show » le dimanche 13 octobre 1963 : on estime que 15 millions de britanniques sont devant leur poste. Ce record est pulvérisé moins d'un mois plus tard lors de la diffusion par ITV, en différé d'une semaine, de la « Royal Command Performance » le dimanche 11 novembre : on compte cette fois 26 millions de téléspectateurs. On considère qu'un citoyen sur deux a entendu John Lennon introduire « Twist And Shout » par ces paroles gentiment irrévérencieuses dans le contexte monarchique du théâtre du Prince de Galles : »Pour notre dernier titre, j'aimerais que vous nous aidiez ; est-ce que ceux dans les sièges bon marché peuvent taper des mains ? Quant aux autres, secouez votre joaillerie… » Quelques jours plus tard, les Beatles sont les invités de « The Morecambe And Wise Show », l'émission comique la plus populaire du pays, puis de « Juke-Box Jury » qui réalise à cette occasion la plus forte audience de son histoire (cette émission permet d'ailleurs à Paul McCartney de rencontrer une assistante, Jane Asher qui deviendra sa fiancée).

La Beatlemania prendra néanmoins toute sa dimension aux Etats-Unis, notamment grâce à la télévision. Le dimanche 9 février 1964, de 20 heures à 21 heures, les Beatles chantent au « Ed Sullivan Show » devant 73 millions de téléspectateurs, ce qui représente un record absolu d'audience télévisée à l'époque, et pour les trois années à venir. Cinquante mille demandes d'invitations sont parvenues à CBS pour assister à la retransmission depuis le studio 50 de Manhattan qui ne contient que 728 places. Les Beatles y interprètent en direct cinq chansons : « All My Loving », « ‘Till There Was You », « She Loves You », « I Saw Her Standing There » et « I Want To Hold Your Hand ». De retour en Angleterre, où BBC 2 commence à émettre le 21 avril 1964, le groupe tourne en même temps que le film A Hard Day's Night son premier programme spécial pour la télévision, « Around The Beatles », produit par Jack Good pour ITV.

Dans le sillage des phénomènes, qu'incarnent les Beatles et les Rolling Stones, de nombreuses émissions musicales naissent à la télévision britannique. La plus rock « Ready, Steady, Go ! », est diffusée les vendredis à l'heure du thé (et après la sortie des cours). La première émission est diffusée le 17 août 1963 avec pour indicatif le « 5-4-3-2-1 » de Manfred Mann : les Rolling Stones, les Kinks, les Who, les Yardbirds, Dusty Springfield, Sandie Shaw, The Jimi Hendrix Experience y feront leurs débuts (en compagnie d'invités comme John Lee Hooker). Les présentateurs sont Cathy McGowan (la « Reine des Mods  », avec sa frange, ses minijupes et ses bottes montantes) et Michael Aldred ; l'assistant de plateau est Paul Raven (qui se fera plus tard appeler Gary Glitter) et les chorégraphies sont réglées par Patrick Kerr. L'émission de radio, jusque-là destinée au BBC World Service, « Top Of The Pops », se transforme en janvier 1964 en programme de télévision consacré au hit-parade. Réalisé dans une ambiance de fête avec un public de danseurs, il détient le record absolu de présence hebdomadaire à la télévision britannique. En trente-cinq ans, tous y sont passés : des Beatles à Vanessa Paradis, de Traffic à Blondie, de Jimi Hendrix aux Sex Pistols. Les Kinks l'ont même immortalisé par une chanson satirique, « Top Of The Pops » (dans leur album Lola Vs.Powerman & The Moneyground).

Aux Etats-Unis, l'explosion de la protest song à la Bob Dylan et du rock-rhythm'n' blues dans le sillage des Rolling Stones ne se fera pas sans mal. Six mois après les deux passages des Beatles et de quelques semaines après celui des Beach Boys, l'inévitable Ed Sullivan reçoit les Rolling Stones le 25 octobre 1964 (« Around And Around » et « Time Is On My Side »). Cette fois, le public présent dans le studio déclenche une véritable émeute, procédant à des destructions. Sullivan s'engage publiquement « à ne plus jamais recevoir de crasseux comme les Rolling Stones », ce qui ne l'empêchera pas de les réinviter régulièrement. La première émission de télévision américaine exclusivement consacrée au rock s'appelle « Shindig », produite par l'anglais Jack Good. Accueillant les Beatles, les Rolling Stones (qui y invitent Howlin Wolf et Son House) et les groupes de la British Invasion, elle reprend l'ascendant sur la série « The Beverly Hillbillies », dont les vedettes sont les Dillards, un groupe campagnard de bluegrass. « Shindig », diffusé en début de soirée par ABC depuis Los Angeles, possède deux orchestres : l'un, dirigé par Ray Pohlman, composé d'habitués des séances de Phil Spector (Glen Campbell, Leon Russell, Russ Titelman, Delaney Bramlett et James Burton), accompagne les artistes invités ; l'autre fait partie intégrante de l'émission.

La télévision américaine, puritaine et familiale, est pourtant loin d'accueillir le rock à bras ouverts. Certes, ses principales chaînes offrent des programmes réguliers à Sonny & Cher comme à Johnny Cash et, en 1966, NBC lance les Monkees au moyen d'un feuilleton très populaire. Cependant, dans les années 60, les figures prépondérantes du rock sont bien maltraitées dans les émissions destinées au grand public. Les Rolling Stones sont insultés en direct par Dean Martin dans « Hollywood Palace » lors de leur première tournée américaine. Ed Sullivan les contraint à modifier les paroles de « Satisfaction » et de « Let's Spend The Night Together », jugées trop salaces. Dans d'autres émissions, Jimi Hendrix (face à Dick Cavett), Janis Joplin, Jefferson Airplane sont présentés comme des phénomènes de foire (la chanteuse de ce dernier groupe, Grace Slick, ira jusqu'à se passer la figure au cirage dans le « Smother Brothers Show » sans que personne ne s'en émeuve particulièrement) ; les Byrds et Buffalo Springfield sont traités comme des demeurés, que ce soit dans le « David Frost Show », « Hootenany » (sage émission de folk où l'on garde bien d'inviter des chanteurs engagés comme Phil Ochs ou Bob Dylan), « Shivaree » (Los Angeles) ou « Hullabaloo » (New York).
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