ROCKABILLY : style particulier de rock'n' roll apparu en 1954 dans les etats du centre sud des Etats-Unis.

A la croisée du rock'n' roll et du style hillbilly (country), ce terme a désigné un style de rock'n' roll propre aux chanteurs et musiciens blancs des Etats du sud central des usa. Incarné par Elvis Presley à ses débuts à Memphis, il a connu un âge d'or entre 1954 et 1958. Sa pureté stylistique en a fait l'objet d'un culte qui ne donne pas signe de s'éteindre. Il a aussi connu plusieurs phases de renouveau.

Quand Sam Phillips, directeur des disques Sun à Memphis, trouve en Elvis Presley un « Blanc qui chante comme un Noir », selon sa fameuse formule, il est à l'origine d'une nouvelle ère, au point que beaucoup y voient, ce qui est largement discuté, l'an zéro du rock. Il est incontestable en tout cas que Sam Phillips abandonne presque tous les artistes noirs de blues et de rythm'n' blues, comme Howlin Wolf, Dr. Ross ou « Pinetop » Perkins, qui avaient jusque-là constitué la plus grande partie de son écurie. Avec le premier disque de Presley publié en juillet 1954, un nouveau style se répand bientôt dans les Etats frontaliers et avoisinants de Tennessee : l'Arkansas, le Mississippi, le Texas et la Louisiane. Contrairement à un approximation très répandue, le rockabilly ne confond pas purement et simplement avec le rock'n' roll. Il en est plutôt une nouvelle variante qui, selon le classement adopté par l'historien Charlie Gillett dans The Sound Of The City, se distingue du rock'n' roll nordiste (celui de Bill Haley), du rythm'n' blues de La Nouvelle-Orléans (de Fats Domino et Little Richard), du rythm'n' blues de Chicago (Chuck Berry et Bo Didley) et du doo-wop new-yorkais (des Coasters). Plutôt que de parler de rockabilly, les musiciens locaux désignent spontanément cette musique comme du country blues, du country rythm'n' blues ou du hillbilly bop. Interrogé près de quarante ans plus tard par Craig Morrison, un universitaire de Chicago, à propos de son essai Go Cat Go ! Rockabilly Music And Its Makers, Sam Phillips est catégorique : Je n'avais rien à faire avec ce mot de « rockabilly ». Je ne saurais pas dire pourquoi mais je ne l'ai jamais aimé Je le ressentais comme une insulte à la country et au rock'n' roll, une façon que les critiques du Nord avaient de dénigrer les « hillbillies ». » Il est confirmé que le chanteur de country Hank Snow, qui avait le même imprésario qu'Elvis Presley et ne portait pas ce dernier dans son cur, utilisait alors ce terme de manière moqueuse et dépréciative.

Quelque soit le vocable par lequel on la désigne, il naît alors avec Elvis Presley une nouvelle forme de rock'n' roll typique des Etats du sud central des Etats-Unis. Craig Morrison définit ainsi le style du rockabilly : « une manière de chanter assurée, des tempos relativement rapides et de petits ensembles de trois à six musiciens qui s'appuient sur le blues et des formes dérivées du blues. La plupart des titres font figurer un chanteur unique, même si certains incluent une harmonie de voix, en général au nombre de deux ou des churs. Les chansons sont en principe des compositions originales mais il existe aussi des réinterprétations de rythm'n' blues, blues, country, gospel, pop et de chansons folk. L'argot, qui figure pour une bonne part dans la culture noire, est souvent présent. Certains thèmes reviennent dans les paroles de façon récurrente : la vie à toute vitesse, les voitures, les fêtes, les personnages hors du commun, les rapports hommes-femmes, les modes et les frustrations des adolescents. Des effets sonores réalisés en studio rehaussent la plupart des enregistrements. » Ainsi ce style au tempo rapide et nerveux, propulsé par un slap (claquement) de contrebasse très particulier, se construit à partir de l'instrumentation du trio d'Elvis Presley, Scotty (Moore) et Bill (Black). Il se reconnaît par une guitare sèche rythmique et sauvage qui vient soutenir les interventions solistes et rythmiques d'une guitare électrique au style façonné par la musique country et le rythm'n' blues. « That's All Right », le premier classique de Presley, est la reprise d'un rythm'n' blues interprété par des musiciens de hillbilly. D'autres ajoutent bientôt une batterie. L'irruption de Jerry Lee Lewis avec son piano honky-tonk complète le son du studio Sun où Sam Phillips enregistre successivement des artistes appelés à devenir célèbres tels que Johnny Cash (« Cry Cry Cry », 1955), Roy Orbison (« Ooby Dooby », 1956), Carl Perkins (auteur de l'hymne du rockabilly « Blue Suede Shoes », 1956), Charlie Rich (« Lonely Weekends », 1958) ainsi que Warren Smith (« Red Cadillac And a Black Moustache », 1957), Sonny Burgess (« Red Headed Woman », 1956) ou le pionnier Malcolm Yelvington (« Drinkin' Wine Spoo-Dee-Oo-Dee », 1954). Aucun chanteur catégorisé dasn ce style ne s'y tiendra exclusivement tant il est vrai que Presley (que Phillips apprécie précisément pour son aptitude à couvrir tous les genres) abandonnera après avoir quitté Sun pour RCA, cette couleur particulière, au moins en partie. Mais le rockabilly fait vite tache d'huile et bientôt des artistes de hillbilly sur le déclin font même un retour dans ce nouveau style au point que la country disparaît presque au cours de la brève période qui suit.

D'une grande pureté stylistique, le rockabilly est, selon la définition même de Carl Perkins, « une chanson d'homme de la campagne sur un rythme d'homme noir c'est-à-dire un blues accéléré ». Craig Morrison s'est amusé à définir une liste de critères auxquels une chanson, son interprète et son instrumentation doivent obéir pour être définis comme « du pur rockabilly » à coup sûr : « une influence patente de Presley, des interprètes formés par la musique country, des inflexions identifiables de country et de rythm'n' blues à la fois, des structures de blues, un recours à l'écho, un rythme et une mesure appuyés, de l'émotion et du sentiment, un style vocal sauvage ou extrême, un solo de guitare électrique énergique influencé par le blues, une contrebasse, un tempo situé entre le modéré et le rapide, une année de sortie qui soit 1954, 1955 ou 1956, des origines sudistes ( !). » En revanche, toujours selon le même auteur, les critères suivants, s'ils sont remplis, amènent à la conclusion définitive qu'on n'est pas en présence de rockabilly : « une démarche commerciale patente, des paroles cherchant déliberément à séduire les jeunes, la présence de choriste surtout féminines, des harmonies vocales, une façon de chanter fade et insipide, un saxophone, une basse électrique, un piano (sauf si c'est Jerry Lee Lewis), un rythme faible, des interprètes noirs, des tempos plus lents, une date de sortie remontant à 1957 et aux années suivantes (sauf s'il s'agit de revival), des origines nordistes. » On pourrait aussi souligner que le rockabilly est exclusivement interprété par des hommes mais comme toute règle, elle a ses exceptions et de taille : Wanda Jackson et Janis Martin.

Quand surgit le « Be-Bop-A-Lula » de Gene Vincent, venu du Norfolk (Virginie), au nord de la côte Est, en juin 1956, le rockabilly est à son zénith. Il a trouvé son maître, en partie grâce au style archytépal du brillant guitariste de Vincent, Cliff Gallup. Le terme « rockabilly » est utilisé cette année-là par l'hebdomadaire professionnel Billboard pour décrire « Rock Twon Rock », le disque d'un certain Ruckus Tyler, présenté comme un gazouilleur rockabilly et il est propagé par l'influent DJ nordiste Alan Freed. Le rockabilly reste pourtant typiquement associé aux Etats du sud central des Etats-Unis, à tel point, d'ailleurs, que le californien Ricky Nelson devra avoir recours au brillant guitariste James Burton (élévé en Géorgie, un Etat du Sud) pour obtenir un authentique cachet rockabilly. Le rockabilly devient la musique des jeunes qui se cherchent une identité différente de celle projetée par le « hillbilly boogie » de Hank Williams ou Lefty Frizzell. Adopté par la jeune génération blanche d'après-guerre, il représente le premier véritable courant « rebelle » du rock'n' roll. Le légendaire pianiste de Memphis, Jim Dickinson, insiste sur la part de révolte que transmet le rockabilly dans ces états où la musique, plus que partout ailleurs, crée des brassages entre Blanc et Noirs, qui inquiètent, voire horrifient les forces conservatrices, ségrégationnistes et puritaines : « cette attitude née de tensions sociales, raciales et musicales », selon Dickinson, est illustrée par des vêtements voyants et des thèmes authentiquement adolescents. Une constante du rockabilly est la prosodie singulière du chant bop parsemé de hoquets et d'hésitations comme si, dans le feu de l'action, Elvis Presley et ses suiveurs bégayaient (ce hiccup, « hoquet », sera particulièrement marqué chez Buddy Holly). Cette interprétation en hoquets, qui prend sa source dans le style extravagant des prêcheurs des églises pentecôtistes et autres, se retrouve chez le texan Buddy Holly et chez le californien Eddie Cochran (« Twenty Flight Clock »). A l'apogée du rockabilly, chaque maison de disques veut sa part du gâteau et un grand nombre d'artistes apparaît alors (ainsi qu'en témoignent les excellents compilations Imperial Rockabillies parues chez United Artits), comme le remarquable Johnny Burnette Rock'n' roll Trio (« Tear It Up », 1956, « Rock Billy Boogie », 1957), Billy Lee Riley (« Flying Saucer Rock'n' Roll », « Red Hot », 1957), Dale Hawkins (« Suzie-Q », 1957), Ronnie Hawkins (« Forty Days », 1959), Jack Scott (« The Way I Walk », 1959), Comway Twitty, Sleepy LaBeef ou l'excellent Charlie Feathers.

Le départ d'Elvis Presley pour l'armée en 1958 annonce la fin du premier âge d'or du rock et du véritable rockabilly. Celui-ci survivra bon pied bon il, mais dans la marginalité des bars du Sud où « l'on chante toujours du fond du cur ». Les brillantes parties de guitare de Johnny Meeks ou Carl Perkins, l'énergie débordante et les déhanchements de Presley, les éclairs de génie de Gene Vincent, la sauvagerie, les provocations, les acrobaties de Jerry Lee Lewis témoignent de quatre années de grâce dans l'histoire du rock. On en retrouve vite les traces chez les Beatles, qui interprètent à leurs débuts de nombreux titres de Presley, Burnette et surtout Buddy Holly. George Harrison, très influencé par le jeu de guitare de Carl Perkins, enregistre avec ses camarades nombre de compositions. Très marqué par Géne Vincent, l'anglais Vince Taylor (« Brand New Cadillac », 1959), émigré en Californie, perpétue le son, les poses et les accents rockabilly. Il représente un cas à part, puisque son influence s'exerce surtout en France, même si The Clash a repris ce titre dans son album London Calling.
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